Mu'âwiya (r.a.)

Publié le par Abu Mohamed

 
Mu'âwiya que Dieu l'agrée :


Mu'âwiya a été calife. Certes, le Hadîth relaté par Safîna dit : "Le califat durera trente ans, puis viendra la royauté" (Tirmidhî 2226, Abû Dâoûd 4646). A le considérer de façon littérale, on pourrait croire qu'après Alî ou Al-Hassan ibn Alî, il n'y a plus eu de califat (puisqu'au moment où Alî meurt ou bien où al-Hassan se désiste en faveur de Mu'awiya, il y a justement trente ans que le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) est mort). Mais la vérité est, comme Ibn Taymiyya l'a écrit, que dans ce Hadîth le terme "califat" désigne seulement le "califat sur le modèle de la prophétie" ; en effet, car le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) lui-même a dit qu'il arriverait un temps où il y aurait plusieurs califes (rapporté par Al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâoûd) ; or qu'il y ait des califes rivaux ne relève assurément pas du califat des trente premières années ; le Hadîth relaté par Safîna signifie donc seulement que le califat de ces trente premières années serait sur le modèle de la prophétie et que le califat qui apparaîtrait ensuite aurait une teinte de royauté (MF 35/20, 35/25-27, voir aussi FB tome 13).
Que signifie "le califat teinté de royauté" ? Ces termes ne désignent pas la succession dynastique, car Mu'âwîya n'a pas désigné Yazîd parce que c'était son fils mais parce qu'il pensait qu'il était l'homme le plus apte pour la situation (nous y reviendrons plus bas) ; de plus c'est seulement après quinze années de califat que Mu'âwiya désigna Yazîd ; or tout le califat de Mu'âwiya est considéré comme "teinté de royauté". En fait le "califat sur le modèle de la royauté" désigne seulement le cas de figure où le calife a le faste des rois (MF 35/34), ce qui fut le cas de Mu'âwiya (HB 2/581). Ibn Taymiyya écrit que dans le Califat sur le modèle du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam), le calife et les gouverneurs habitent des maisons comme tout le monde, de même qu'ils font leurs cinq prières côte à côte avec tout le monde dans la mosquée ; le Califat sur le modèle des rois est différent : "Mu'âwiya se dissimula des gens car il craignait d'être assassiné comme 'Alî le fut ; il plaça des maqsûra [sortes de petites guérites] dans les mosquées pour que le dirigeant et ses accompagnateurs y fassent leurs prières ; il eut recours aux convois ("markab") [pour se déplacer] ; les autres califes-rois suivirent ses pas. A côté du fait qu'ils continuèrent à diriger les batailles et les prières, à participer aux prières du vendredi, à la prière en congrégation, à la lutte et à l'application des peines, ils se firent aussi des palais dans lesquels ils habitaient et recevaient les grands personnages" (MF 35/40). Ce sont là quelques expressions de ce faste royal qui caractérise le "califat teinté de royauté".

Ibn Taymiyya relate qu'il y a ici deux avis chez les ulémas :
a) soit il est mieux que le califat soit sur le modèle de la prophétie mais le fait qu'il soit teinté de royauté ne constitue pas un acte strictement interdit ; ces savants se fondent sur ce Hadîth du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) : "On m'a donné le choix entre être prophète-roi et être prophète-messager. J'ai choisi d'être prophète messager" (rapporté par At-Tabarânî), et David et Salomon (que la paix soit sur eux) furent des prophètes-rois. Ces savants se fondent aussi sur le fait que pendant son califat Omar avait nommé Mu'âwiya gouverneur de Syrie, et, ayant vu le faste dans lequel il vivait, il lui dit : "Je ne te dis pas de faire cela et ne te l'interdis pas non plus" (MF 35/24) ; voyez : Omar ne le lui a pas strictement interdit ;
b) soit il est nécessaire que le califat soit sur le modèle de la prophétie mais Mu'âwiya eut recours au califat teinté de royauté parce qu'il y avait nécessité, par rapport à la situation dans laquelle il vivait (hâja, naqs ul-qud'ra) (MF 35/22-26). Ibn Taymiyya est de cet avis. Il explique que si Omar a dit ce qu'il a dit à Mu'âwiya, c'était parce que ce dernier lui avait expliqué que c'était la situation dans laquelle il se trouvait en Syrie qui l'avaient poussé à adopter ce choix ; ce fut donc un effort d'interprétation (ijtihâd) de sa part ; et c'est pourquoi Omar ne lui dit rien ; cependant, Omar ne partagea pas non plus cette interprétation (MF 35/24). Voyez : Omar l'a laissé avec son interprétation, mais cela ne signifie pas qu'elle ait été celle qui était correcte.

Quel que soit celui de ces deux avis auquel on adhère, Mu'âwîya n'est en rien à blâmer puisqu'il a fait soi quelque chose qui est en soi permis, soit quelque chose qu'il n'a pas pu éviter à cause de la situation dans laquelle il se trouvait.

D'autre part, certes le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) a dit qu'après lui "le commandement deviendra un califat et une miséricorde, puis une royauté mordante ; puis cela laissera la place à une dictature, une arrogance et un mal sur terre : ils déclareront permis la soie, les relations intimes hors mariage et l'alcool, recevront leur subsistance ainsi et auront le dessus jusqu'à leur mort" (Mishkât n° 5375-5376) ; certes le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) a dit aussi : (Après mon temps) "il y aura un califat sur le modèle de la prophétie le temps que Dieu le voudrait, puis Dieu le fera disparaître ; puis il y aura une royauté mordante le temps que Dieu le voudra, puis Dieu la fera disparaître ; puis il y aura une royauté dictatoriale le temps que Dieu le voudra, puis Dieu la fera disparaître ; puis il y aura un califat sur le modèle de la prophétie" (Mishkât n° 5378). Mais cela ne veut pas dire que "le califat sur le modèle de la prophétie" a immédiatement laissé la place à "la royauté mordante". En effet, Ibn Taymiyya relate un troisième Hadîth où on lit que le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) a dit qu'il y aurait, après lui, d'abord "un califat et une miséricorde, puis une royauté et une miséricorde, puis une royauté dictatoriale, puis une royauté mordante" (je n'ai pas pu trouver ce Hadîth tel qu'il est relaté par Ibn Taymiyya, mais un Hadîth voisin a été rapporté par Ad-Dârimî, n° 2101). Si Mu'âwiya a établi un califat teinté de royauté, ce fut donc une royauté et une miséricorde, car il était juste (voir MF 4/478, 18/13). Ce fut bien plus tard que le califat devint une royauté mordante. Ce fut encore plus tard que cela laissa la place à une royauté dictatoriale, arrogante, répandant le mal et déclarant permis ce qui est strictement interdit (les pays musulmans se trouvent toujours dans cette situation aujourd'hui).

Mu'âwiya est un illustre Compagnon du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam). Le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) l'avait utilisé comme scribe de la révélation (MF 35/64, note de bas de page sur AMQ p. 211). Il avait prié Dieu en sa faveur en ces termes : "O Dieu, enseigne à Mu'âwiya le Livre et les comptes, et protège-le du châtiment" (Ahmad, n° 16526) (MF 35/63). A quelqu'un qui était venu se plaindre que Mu'âwiya accomplissait la salât ul-witr en une rak'a seulement, le très docte Ibn Abbâs répondit : "Il a fait juste. C'est un savant" ("Assâba, innahû faqîh") (Al-Bukhârî, n° 3554). Abu-d-Dardâ' dit : "Je n'ai vu personne d'autre que Mu'âwiya faire une prière qui ressemble autant à celle que le Prophète faisait" (Al-Baghawî, cité dans MS 3/292). De plus, le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait fait les éloges de gens de sa communauté qu'il avait vus en rêve voguer sur les flots, voyageant dans le chemin de Dieu (Bukhârî n° 2636, Muslim n° 1912) et il avait dit que les premiers qui feraient ainsi iraient au paradis (Bukhârî n° 2766) ; comme l'a écrit Ibn Kathîr, le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) parlait là de ceux de ses disciples qui, en l'an 27 de l'hégire, devaient partir pour Chypre ; or, ils étaient sous le commandement de Mu'âwiya (note de bas de page sur AMQ p. 215, également FB commentaire du hadîth de Bukhârî n° 2766).

Amr ibn al-As fait partie des muhâjirat ul-fat'h (= muslimat ul-hudaybiyya). Mu'âwiya fait quant à lui partie des tulaqâ' (= muslimat ul-fath). Ils ont tous deux dépensé de leurs biens et combattu pour l'islam en compagnie du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) lors des campagnes de Hunayn et de at-Tâïf en l'an 8 de l'hégire. Si le verset dit que ceux qui ont dépensé de leurs biens et combattu après le tournant de al-Hudaybiyya ne sont pas du même niveau que ceux qui l'ont fait après ce tournant, il dit aussi : "Et à tous Dieu a promis le meilleur" (57/10). De plus, l'autre verset affirme que Dieu a agréé "as-sâbiqûn al-awwalûn min al-muhâjirîn wal-ansar" mais aussi "wal-ladhîna-t-taba'aûhum bi ihsân" (9/100). Comment quelqu'un pourrait-il dire le contraire à propos de ces deux illustres personnages (MF 4/458-459) ? Lorsqu'ils ont refusé de faire allégeance à 'Alî, soit ils ont fait un effort d'interprétation (ijtihâd) et cela rapporte une récompense si on se trompe ; soit ils ont fait une faute morale (dhanb) mais ils n'en auront pas de punition auprès de Dieu car Dieu leur a promis le meilleur ; de fait, Dieu pardonne les péchés pour de nombreux motifs (MF 4/461)


L'allégeance à Yazîd

En l'an 56, Mu'âwiya, ressentant qu'il vieillit (il a alors plus de 70 ans), désire nommer celui qui lui succèdera comme calife. Son objectif est, eu égard aux événements du passé assez récent, d'éviter aux musulmans une nouvelle division. Il écrit donc au gouverneur de Médine, Marwân ibn al-Hakam : "J'ai vieilli, mes os ont faibli, et je crains la division dans la communauté après moi. Je pense donc nommer celui qui me succédera. Je ne voudrais pas décider de quelque chose sans consulter ceux qui sont auprès de toi. Présente-leur donc cela et fais-moi savoir ce qu'ils te répondent" (Ibn al-Athîr, cité dans WK pp. 90-91). Les Médinites trouvent la proposition judicieuse et Marwân transmet donc leur réponse à Mu'âwiya. Mu'âwîya écrit alors de nouveau à Marwân et propose le nom de Yazîd, son fils, comme futur calife. Certains Compagnons tels que Abd ur-Rahmân ibn Abî Bakr, al-Hussein ibn 'Alî, Abdullâh ibn az-Zubayr, Abdullâh ibn Omar, donnent alors un avis défavorable à cette proposition (WK p. 101) ; ils refusent de faire allégeance à Yazîd comme futur calife comme Mu'âwiya le leur demande (WK). Il y a donc divergence d'avis entre ces Compagnons.

Le point de vue de Mu'âwiya n'est pas qu'il s'agirait de nommer Yazîd parce qu'il s'agit de son fils : il pense sincèrement que c'est parce que Yazîd a les capacités voulues pour remplir la fonction de calife. C'est là ce qu'il pensait réellement et sincèrement ; le prouve la prière qu'il fit en public un jour pendant son sermon : "O Dieu, si tu sais que j'ai désigné Yazîd parce qu'il possède à mon avis les capacités pour cela, accomplis ce pour quoi je l'ai désigné. Et si je l'ai désigné simplement parce que je l'aime, alors n'accomplis pas ce pour quoi je l'ai désigné" (Ibn Kathîr, cité dans WK p. 127). D'autre part il ne faut pas oublier que à 'Alî aussi a succédé comme calife son fils Al-Hassan. On ne peut pas reprocher à l'un ce qu'on ne reproche pas à l'autre.

Le point de vue des Compagnons Abd ur-Rahmân ibn Abî Bakr, al-Hussein ibn 'Alî, Abdullâh ibn az-Zubayr, Abdullâh ibn Omar n'est pas que Yazîd serait un mauvais musulman (fâssiq) (comme certaines personnes l'ont dit plus tard), mais qu'il ne convient pas que celui que le calife actuel désigne comme son successeur soit son fils – et ce même s'il possède les capacités voulues – (WK p. 139, p. 137, p. 142). De plus Abdullâh ibn Omar est d'avis qu'en la présence de Compagnons, ce ne devrait pas être un homme n'étant pas Compagnon qui est proposé au poste califal (WK p. 142).

Quant à Mu'âwiya, il était, écrit As-Sanbhalî, sincère quand il désigna Yazîd pour lui succéder : il pensait vraiment qu'il avait les capacités voulues pour remplir la fonction califale. Cependant, poursuit As-Sanbhalî, il est possible d'avoir un avis divergent quant au fait que son choix ait été le meilleur possible (WK pp. 132-133, pp. 136-137) (il y a divergence d'avis entre les ulémas au sujet de savoir si le calife a le droit de nommer son fils comme son successeur après lui : MS 3/273). As-Sanbhalî suit donc tout à fait la voie sunnite : un Compagnon a fait un effort de réflexion (ijtihâd) ; d'autres Compagnons ont fait un effort de réflexion (ijtihâd) différent ; il est possible d'avoir un avis différent de celui du premier Compagnon (takhtia) en se fondant sur l'avis des autres Compagnons, mais jamais on ne dénigre le premier Compagnon (ta'n).

Malgré l'opposition des quatre Compagnons sus-cités, Mu'âwiya invite des délégations représentant les différentes villes de la terre musulmane à venir à Damas témoigner de leur acceptation du futur califat de Yazîd (WK pp. 102-108). Il fait ensuite lui-même le voyage au Hedjaz pour tenter de convaincre les Compagnons qui refusent de reconnaître Yazîd comme futur calife ; il leur parle ; ces personnages persistent cependant dans leur refus (WK pp. 109-124).

Le 15 rajab 60, Mu'âwiya décède. Avant de mourir il a laissé ses dernières recommandations à Yazîd ; parmi celles-il il y a le fait de garder à l'esprit le droit que possède Al-Hussein et de reconnaître sa valeur (MS 2/324).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).


Signification des sigles :

AMQ :Al-'Awâssim min al-qawâssim, Ibn al-Arabî
FB : Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar
FMAN : Al-fissal fil-milal wal-ahwâ' wan-nihal, Ibn Hazm
HB : Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh
MF : Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya
MRH : Makânu ra's il-Hussein, Ibn Taymiyya
MS : Minhâj us-sunna an-nabawiyya, Ibn Taymiyya
ShAT : Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abil-'izz
WK : Wâqi'a-é Karbalâ' aur uss kâ pass manzar, eik na'é mutala'é kî rôshnî mein, Cheikh 'Atîq ur-Rahmân As-Sanbhalî.

 

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